PETER AERSCHMANN [ video art ]

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LE PUZZLE VIDÉO DE PETER AERSCHMANN

Dans l'histoire récente de l'art vidéo, le fribourgeois Peter Aerschmann occupe une place à part. Son œuvre, colorée et ludique, interroge par de courtes mises en scène, soigneusement élaborées, la notion d'espace et de temps. C'est un travail sur la mémoire et la difficulté de restituer le souvenir qui offre à l'artiste la possibilité de forger une langue propre au medium digital. A partir de milliers d'images photographiques et de captations vidéo, glanées au cours de ses voyages, et plus particulièrement dans les villes qu'il traverse (Le Caire, Berne, Dubai), Peter Aerschmann construit un vocabulaire visuel singulier. Grâce à des manipulations informatiques, ce photographe de formation isole des saynètes de leur contexte initial, puis les assemble en séquences visuelles aux couleurs saturées. Rien de spectaculaire pourtant dans le choix de ses sujets : un drapeau, des panneaux de circulation, des antennes paraboliques, des oiseaux, des plantes, des ouvriers au travail, des passants croisés au hasard de ses pérégrinations. Un monde, en somme, familier et banal, mais auquel il insuffle une vie nouvelle : « le plus souvent, je m'installe dans un lieu public et j'observe ce qui se passe pendant des heures. J'engrange des milliers d'images (…). De retour à l'atelier, je crée des images digitales sur ordinateur. Je sélectionne les sujets, et je les isole de leur environnement à l'aide d'un logiciel spécifique. Les scènes en mouvement, filmées par la caméra, sont d'abord décomposées dans une succession d'images, puis je trace leurs contours image par image sur toute la durée du mouvement. Je cherche les répétitions des objets en mouvement, puis je monte la séquence sous forme de loop ».1 Déjouant les codes propres à la fiction, Peter Aerschmann tente de redonner une liberté aux images. Il ouvre la cage aux pixels, introduit le hasard et par là même, réinvente un univers dans lequel le réel se donne libre cours. Ce n'est pas une simple réplique, mais un monde qui bégaie et semble se répéter à jamais, « comme un disque rayé ». Des rapprochements fortuits introduisent parfois une lecture signifiante. Ainsi, dans la vidéo intitulée « Eyes », il fait se télescoper deux réalités filmées à cinq jours d'intervalle et dans des lieux différents. Une femme voilée, à Alexandrie, portant une burka noire, et des policiers à New York, sous un froid glacial, emmitouflés dans leur cache-col. Ce voisinage suscite une interrogation et une possible interprétation. Bien que Peter Aerschmann se défende d'intervenir dans ses vidéos de manière directive, il part cependant souvent d'un sujet porteur d'une histoire qu'il bouscule et manipule afin de proposer un scénario différent. Dans son travail récent, Peter Aerschmann invite le spectateur à intervenir. Les nouvelles technologies permettent en effet, en associant téléphone portable, ordinateur, réseaux sociaux, de multiplier les échanges et de modifier ainsi l'œuvre originelle. Déjà, dans l'oeuvre créée en 2007, « Where are you ? », Peter Aerschmann permettait, par un SMS envoyé de n'importe quel lieu du monde, de colorer un personnage dans une foule en noir et blanc. Dans Global City, installé au Crédit Suisse à Zurich, un paysage urbain, dont une partie est cachée par une haie de bouleaux, se déploie sur trois moniteurs. Tous les éléments de l'image sont en perpétuel mouvement, et aucun ne se répète. Lorsque un spectateur s'arrête devant la haie de bouleaux, il déclenche un capteur qui écarte les arbres et la scène qui apparaît est différente pour chaque spectateur. Bien que l'humour ne soit pas absent de ces œuvres construites comme un jeu de Lego, la répétition sans fin des mêmes gestes, la désynchronisation systématique, les asyndètes visuelles finissent par créer une sourde inquiétude. Le monde virtuel de Peter Aerschmann, simplifié à la manière d'une bande dessinée ou d'un dessin animé, ne se démarque pas de nos propres angoisses, tout au plus leur apporte-t-il une touche de poésie qui les rend supportables.

Jean-Luc Monterosso
Directeur de la Maison Européenne de la Photographie, Paris